PANNE D' ESSENCE...
«Prends ton sac, on se tire !». Ça l’avait prise tout d’un coup. Laisser mes nains de jardin, y'avait pas de doute: c’était le merdier !
La Belle avait l’air bien décidé. Un seul refrain depuis ce matin: tout plaquer pour le Grand Sud: «Toi j’sais pas mais moi j’ai la moule en détresse: lui manque le sel, l’iode et
un grand bac à sable pour me poser le derche et compter les’tits bateaux, sur l‘eau et tatati et tatata…. Ton gazon est maudit avec ces sept cloches en plâtre, de vrais cornets à
frites, des têtes à baignes toujours à la ramener, à longueur de journée, à te casser les étagères à crayon. Va falloir qu’ tu fasses le ménage ou tu resteras un bail sans becquetance question bergère. Y’a pas une régulière qui voudra de toi, ça c’est sûr !»
Ah! C’était un sacré numéro la Lulu: pour elle, l’homme était, je cite, "Simplement un branque, un gland tout juste bon à vider la poubelle, à se dégorger le poireau."
Il y avait eu une réunion extraordinaire au sommet du G7, le Garden7. La situation préoccupait évidemment nos amis du jardin et Timide prit comme à l‘accoutumée la parole: «Je me charge du dossier: la frangine nous prend pour des braques, des loufs.
J’vais te la délocaliser moi la greluche, elle va en bouffer du grain de sable. Va falloir sortir le grand jeu, la sulfateuse si nécessaire: quelques bastos dans le buffet, ça remet les illuses en place.»
Nous quittâmes alors la maison. Elle ne put, pour l' occasion, s’empêcher de lâcher une de ses tirades favorites: «Y’a pas deux endroits comme ça dans le monde et manque de cul, j’suis tombée en panne d’essence juste devant ! Et dire que j’ai failli prendre perpète ! Enfin, inutile de gamberger: aujourd’hui on se la joue cassos: à nous le parasol, les nibbars à l’air et les cannes au soleil: un vrai panard !»
C’était sans compter sur la pugnacité de mon ami et frère Timide qui, avec l’aide des six autres comparses, avait réussi à s’accrocher au pare choc de la décapotable et à se hisser sur la plage arrière. Je pouvais croiser son regard dans le rétroviseur, bonnet au vent du nord et barbe barrée à l’ouest.
Lulu n’avait pas fait cas du scénario: nous partions à trois au pays des coquillages et crustacés.
Nous sommes arrivés en fin d’après-midi et la Belle voulut aller poser sa serviette prés du Grand Bleu. Au bout d’une heure, Timide, qui était resté en planque dans le coffre de la voiture, se mit à ramper jusqu’à moi:
«Regarde Krish, la gisquette a les vasistas qui se ferment, elle va sans doute piquer un roupillon, on va s’éclipser en laissant Blanche-Neige. Cassos ! On met les bouts…».
Et nous l’avons plantée là, seule avec sa serviette.
C’est Timide qui conduisait au retour: je n’avais vraiment pas la tête à çà. Cette histoire m’avait tout retourné.
«Cesse de gamberger, y’a pas à tartiner. Ce n’était pas une souris pour toi. Elle avait la raie un peu trop publique. Elle t’aurait clamser le palpitant en moins de deux.»
Il avait certainement raison avec sa façon à lui de le raconter.
Nous avons regagné la maison à la nuit tombée et les six autres étaient là, anxieux et impatients de connaître le dénouement de l’histoire.
Notre retour fut fêté à la hauteur de l’évènement même si pour ma part, le cœur n’y était pas.
Nous avons reçu des nouvelles de la Belle, une semaine plus tard: une carte postale.
Timide était le premier à l’avoir lue. Il me la tendit en lâchant son petit: « La Salope ! »
Ces quelques mots y étaient inscrits:
« Sans rancune mon Krish. Une ‘tite Brise de Palavas-les-flots. Te refile un dernier conseil: dégauchis-toi six ou sept kilos de sel pour ton jardin, y parait que ça boulotte le plâtre …»